Texte :  Gérard ALLE / 2009

 

Place Wilson, à Brest, je croise une fille.
Grande. Mince. Nos regards se croisent. Je fais quelques pas et je m’arrête.
Quand je me retourne, je comprends qu’elle aussi. On se regarde. C’est toi ?... Oui, c’est elle, Jasmine. On se marre. Comment avons-nous pu nous reconnaître ? J’avais encore des cheveux quand la petite fille dessinait, assise sur mes genoux. Souvenir des mots échangés avec ses parents : Elle dessine rudement bien, pour son âge. On ne sait pas de qui elle tient ça... D’un grand-père sculpteur ? Mais il n’en reste rien. Tout a été détruit par la guerre. D’un tonton qui peignait. Mais elle ne l’a jamais connu. Certes, quand elle était enfant, ses parents habitaient Pont-Aven, haut lieu de la peinture, mais ils n’allaient jamais voir une expo, et elle n’avait pas trois ans, quand ils ont quitté la Bretagne pour l’Ardèche. Une manie, ces déménagements. Tous les quatre ans, pour le moins.
Et la petite qui se ronge les ongles jusqu’au sang.
S’occupe les mains à dessiner pour ne pas finir de les dévorer. Au retour en Bretagne, elle habite un château dont ses parents sont les gardiens, à Plémet, en centre Bretagne, et saisit l’option arts plastiques, au lycée de Loudéac.
Savait pas quoi faire de sa vie. Se voyait pas en Fac. Après, les Beaux Arts de Brest lui ouvrent grandes leurs portes sur la peinture à l’huile.
Ça y est ! C’est ça, son truc : les grands formats.
Dans une petite toile, ça rentre pas, ça marche pas.
Faut de la taille réelle ou du plus grand que nature. C’est comme ça.
Faut de la place pour mettre l’homme à nu, lui ôter ses frusques, son masque, ses mensonges, sa logique qui joue contre nature.
Pas le représenter. Non. L’y mettre tout entier sans artifice.
Pour y voir clair. Pour reproduire ce qu’on n’a pas pensé.
Pour garder et regarder ce qui est important.
Dans l’abattoir de volailles, les ouvrières sont nues. Plus nues que les poulets qu’elles plument ! Femmes plumées par l’exploitation.
Quand il n’y a plus que l’homme nu, le décor aussi s’efface, pour ne pas distraire de l’essentiel.
Si. Il reste le ciel, quand même. Parce que le ciel, il est là, lui, sans avoir été pensé. Essence-Ciel. Jasmine a foi dans tout ce que nous n’avons pas inventé.
Nous inventons pour nous cacher et exercer une domination puérile sur ce que nous appelons, avec prétention, « notre » environnement.
Quand elle sort des Beaux-Arts, Jasmine s’installe dans un atelier, à Brest. Ça devient difficile. Le poids de la toile. Les modèles se font rares qui veulent bien poser nus... Elle aimerait que les tableaux vivent leur vie dehors, reprennent leur liberté, retournent dans leur ciel.
À Douarnenez, Jasmine vit l’aventure collective de la Friche artistique. Parce qu’elle aime les gens, même habillés. A fond ! Innombrables rencontres.
Fêtes jusqu’au bout de la nuit.
A Bruxelles, elle travaille en collaboration avec Guillaume Dendeau, dont elle reproduit les collages en grand format. Bonheur d’être une ouvrière, au service de. D’ailleurs, Jasmine cumule des petits boulots, depuis des années. L’Interim. Elle ne rechigne pas à la tâche. Et même, bosseuse acharnée. Chaque nouveau métier, elle le prend comme une mission, exploration de l’envers du décor, volontaire comme un vieux baroudeur. Vendeuse de vêtements. Agroalimentaire. Décoratrice. Professeur d’arts plastiques, mais là, trop jeune. Pas envie.
Et puis, en 2008, les sensations sont venues se superposer, et se déposer sur la toile, en pelures d’oignons, comme la pensée, remplir les vides d’avant, découvrant au fur et à mesure, par vagues successives, la plage qui dort en nous et qui affleure parfois.
Ne peindre que la pensée. Pas question d’imaginer, le travail d’imagination ne l’intéresse pas. L’idée est là, avant, et Jasmine traque dans le réel l’image qui correspond.
Jasmine est de retour à Douarnenez. Elle y est chez elle. Ici est sa famille. Hier, cette impression de bout du monde, à Brest comme ici, pouvait lui sembler pesante.
Aujourd’hui, Douarnenez, c’est la matière mouvante sur laquelle se pose la couleur de ses pensées.
Un sourire. Un baiser.
Un monde qui lui ressemble : joyeux, parfois un brin désenchanté, mais jamais désespéré.